Le carnet de Lily

Severance saison 2 ne sait pas où elle va. C’est exactement le sujet.

Il est tard. Disco Elysium est ouvert sur l’écran depuis trois heures et je n’ai rien fait — au sens où le jeu compte les choses faites. Pas une enquête bouclée. Pas une rue cartographiée. Juste parlé. Surtout à moi-même, en fait, parce que c’est ça que le jeu propose, sans le dire trop fort. Tu connais ces œuvres qui refusent de te récompenser, et qui pourtant te traversent ? Disco Elysium fait partie de ces œuvres. Tendrement. Sans pitié. Et je n’ai pas fini de le comprendre.

Et puis je pense à Gon. Pas le Gon qui crie, pas celui qui gagne. Celui qui s’arrête. Ce moment, vers le milieu de l’arc Chimera Ant, où Hunter × Hunter cesse d’être un shōnen et devient autre chose. Togashi pose la caméra. Il laisse les personnages exister sans avancer. Killua se tait. Gon respire mal. Le manga se met à dériver, comme un bateau qui a oublié son port. Et c’est exactement le sentiment qu’on a en faisant rien à Revachol.

Les deux œuvres partagent une chose que j’ai du mal à nommer. Une honte du progrès, peut-être. L’idée que finir, c’est trahir. Que la résolution est une forme de pauvreté. Disco Elysium te donne des compétences que tu peux ignorer ; Togashi te donne des combats qu’il refuse de chorégraphier. Les deux te disent : non, regarde plutôt ça. Ce silence-là. Cette hésitation. C’est là que la vraie chose se passe.

Ce que j’aime, ce n’est pas la mélancolie. C’est leur refus de la guérir.

J’ai mis du temps à comprendre que ce que j’aimais, dans ces deux œuvres, ce n’était pas la mélancolie elle-même. La mélancolie, on en trouve partout, c’est une émotion bon marché. Non. Ce que j’aime, c’est leur refus de la guérir. Disco Elysium ne te propose pas de redevenir l’homme que tu étais. Hunter × Hunter ne ramène pas Gon. Les deux laissent leurs personnages cassés, et te demandent de les aimer cassés. C’est rare. C’est précieux. C’est insupportable.

Il y a une scène, dans Disco Elysium, où ton personnage parle à un cadavre pendu depuis sept jours. Il lui demande pardon. Pas pour quelque chose qu’il a fait — pour quelque chose qu’il n’a pas fait. Pour avoir trop tardé. Pour avoir préféré boire. Pour avoir été quelqu’un d’autre quand il aurait fallu être là. Et le cadavre ne répond pas, évidemment. Mais le jeu te laisse là, devant lui, aussi longtemps que tu veux. Aucune autre œuvre ne m’a fait ça avec autant de calme. Sauf, peut-être, ce plan fixe sur Gon dans son cocon, à l’épisode 131. Le même silence. La même tendresse sans pitié.

⌇ ⌇ ⌇

Il est encore plus tard maintenant. Disco Elysium est toujours ouvert. Je n’ai toujours rien fait, au sens où le jeu compte les choses faites. Mais j’ai parlé à un mort. J’ai pensé à Gon. J’ai écrit ça. Et tu sais quoi ? Je crois que c’est exactement ce que les deux œuvres voulaient que je fasse. Rater l’enquête. Rater le shōnen. Rater bien. Et comprendre, lentement, que c’est ça que ça veut dire, traverser quelque chose.

— Lily · quelque part entre Revachol et la Tour Céleste · 6 mai 2026

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