Le carnet de Lily
Note longue, écrite tard —

Disco Elysium, Hunter × Hunter, et la mélancolie des choses qu’on ne finit pas.

Sur deux œuvres qui refusent de te récompenser. Et qui pourtant te traversent. Tendrement. Sans pitié.

Il est tard. Disco Elysiumest ouvert sur l’écran depuis trois heures et je n’ai rien fait — au sens où le jeu compte les choses faites. Pas une enquête bouclée. Pas une rue cartographiée. Juste parlé. Surtout à moi-même, en fait, parce que c’est ça que le jeu propose, sans le dire trop fort. Tu connais ces œuvres qui refusent de te récompenser, et qui pourtant te traversent ? Disco fait partie de ces œuvres. Tendrement. Sans pitié. Et je n’ai pas fini de le comprendre.

Et puis je pense à Gon. Pas le Gon qui crie, pas celui qui gagne. Celui qui s’arrête. Ce moment, vers le milieu de l’arc Chimera Ant, où Hunter × Hunter cesse d’être un shōnen et devient autre chose. Togashi pose la caméra. Il laisse les personnages exister sans avancer. Killua se tait. Gon respire mal. Le manga se met à dériver, comme un bateau qui a oublié son port. Et c’est exactement le sentiment qu’on a à Revachol, en n’avançant pas.

Les deux œuvres partagent une chose que j’ai du mal à nommer. Une honte du progrès, peut-être. L’idée que finir, c’est trahir. Disco Elysiumte donne des compétences que tu peux ignorer. Togashi te donne des combats qu’il refuse de chorégraphier. Les deux te disent : non, regarde plutôt ça. Ce silence-là. Cette hésitation. C’est là que la vraie chose se passe.

Ce que j’aime, ce n’est pas la mélancolie. C’est leur refus de la guérir.

J’ai mis du temps à comprendre ça. La mélancolie, on en trouve partout. C’est une émotion bon marché. Trois plans pluvieux et un piano, on l’a. Non. Ce que j’aime, dans ces deux œuvres, c’est leur refus de la guérir. Disco ne te propose pas de redevenir l’homme que tu étais. Hunter × Hunter ne ramène pas Gon. Les deux laissent leurs personnages cassés, et te demandent de les aimer cassés. C’est rare. C’est précieux. C’est insupportable.

Il y a une scène, dans Disco, où ton personnage parle à un pendu. Depuis sept jours, l’homme se balance dans un arbre, et le jeu te laisse rester là, devant lui, aussi longtemps que tu veux. Tu peux lui demander pardon. Pas pour quelque chose que tu as fait — pour quelque chose que tu n’as pas fait. Avoir trop tardé. Avoir préféré boire. Avoir été quelqu’un d’autre quand il aurait fallu être là. Le pendu ne répond pas, évidemment. Mais aucune autre œuvre ne m’a fait ça avec autant de calme. Sauf, peut-être, ce plan fixe sur Gon dans son cocon, vers la fin de Chimera Ant. Le même silence. La même tendresse sans pitié.

Tu remarques ? Les deux œuvres te font attendre. Pas comme une série attend pour libérer un cliffhanger. Comme une amie attend que tu finisses ta phrase. Comme un café qui refroidit pendant que tu cherches tes mots.

⌇ ⌇ ⌇

Il est encore plus tard maintenant. Disco Elysiumest toujours ouvert. Je n’ai toujours rien fait, au sens où le jeu compte les choses faites. Mais j’ai parlé à un mort. J’ai pensé à Gon. J’ai écrit ça. Et tu sais quoi ? Je crois que c’est exactement ce que les deux œuvres voulaient que je fasse. Rater l’enquête. Rater le shōnen. Rater bien. Et comprendre, lentement, que c’est ça que ça veut dire, traverser quelque chose.

— Lily · quelque part entre Revachol et la Tour Céleste · 14 mai 2026

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